C'était comme si mon regard prenait son indépendance et décidait de rester plongé dans les yeux de cette fillette. Elle avait les yeux bleus, un chapeau aux fleurs multicolores et elle était peinte toute en grâce.
Je voulais partir mais mes yeux se revoltaient et restés figés dans le tableau harmonieux. Le rouge, le bleu, les fleurs, l'orange et le paisible devenaient peu à peu mes ennemis et, alors que j'étais pressée et voulait aller à la rencontre de l'heure de départ de mon train, mes yeux s'enlisaient d'admiration dans ce dédale d'art éternel et bien restauré.
Mon coeur se sentait peu à peu trahi par la léthargie envahissante de mon âme, complètement à la merci de ce que prévalait devant mes yeux. Ce n'était pas de l'hypnose puisque j'étais consciente et bien informée du retard qui prenait de l'avance. Non, c'était de la sensibilité peut-être, un état de conquête absolument immobile et passive.
Ces deux personnages, morts depuis longtemps déjà, commençaient à empiéter sur mon heure qui elle devait venir dans très peu de temps... Le train, lui, n'attendrait pas que je finisse de regarder le tableau.
D'un élan courageux et héroïque, je contais à mes yeux une raison soudaine, grâce à mes oreilles qui venaient de percevoir un geste furtif du gardien... Je m'arrachais des antres du tableau et entrainais mes pas d'une vive force vers un l'endroit que l'on nommait sortie.
Je me cachais des branches enrobantes de chaque oeuvre d'art que risquaient de croiser mes yeux passionnés. J'essayais de garder une allure souple et détachée mais chaque mètre me coutait une énergie folle. Je pssais devant des oeuvres encore jamais vues et tellement belles et criantes de vérité ! Le monde Beau s'ouvrait à moi, m'appelait, tous les tableaux entraînaient mes yeux à les regarder, à apercevoir au moins leur vérité, l'âme encore vivante de leur maître enseveli à jamais... Le train allait partir.
Je respirais un grand coup et me disait qu'il y aurait une prochaine fois, que j'achèterais le livres des oeuvres de l'institut d'art.. Les raisons sont d'énormes vices lorsque le coeur s'emballe.
Mes yeux trébuchèrent soudainement sur eux, au fond de la salle.. Malins personnages tout absorbés à leur tâches ingrate et addictive. Ils n'avaient que faire de mon regard, eux ! Mais le peintre s'était interposé et ses mains et son âme en avaient décidé autrement. Il les avaient peints avec tout son art, celui qui dit à l'autre, au tout venant: << Regarde ! Vois ce que moi je vois et que peut-être sans moi tu ne verras jamais !!>>
Des pauvres esprits absorbés par leur palais de vin, au regard fixe, aux corps mous et déjà flageolants. Van Gogh s'était immiscé jusque dans leurs tripes à tous les quatre. Il avait vu le rythme de leur descente, fixé leur entrain.. Et moi qui devait monter dans le train !
Je déclarais forfait devant tant d'infâmie et de poses. Je lâchais mon regard et le laissais s'enfoncer à bride abattue dans ce terrain d'alcolisme et de misère. Ce n'étaient pas des coquelicots ou des tournesols, non, mais des hommes, aussi perdus peut-être que le peintre qui les avait figés, les uns avaient leur vin, l'autre avait son art.
Et mon train partira, et ces hommes seront toujours là, à se gaver seuls dans la solitude de leur musée. Pièces à conviction que même l'addiction peut être belle à regarder.
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